Combien de fois par session un étudiant se retrouve-t-il seul dans l'impasse ?

Par M. Réda Hamza


Un soir tard sur Teams

Ce soir-là, je travaillais sur une application. Tard. Le genre de soir où la concentration est maximale, où les heures s’écoulent sans qu’on les voie passer.

Une notification Teams. Un étudiant.

J’ai une règle connue de tous mes étudiants : je ne réponds pas aux questions sur les travaux la veille des remises. Pas par rigidité — par pédagogie. Je donne toujours au minimum deux semaines pour remettre un travail. Deux semaines pendant lesquelles je suis disponible en classe, pendant mes heures de bureau, par Teams. La veille, c’est trop tard pour moi, parce que c’est trop tard pour eux.

Mais quelque chose dans ce message m’a arrêté. L’étudiant — de nature timide, peu habitué à solliciter de l’aide — demandait s’il pouvait me poser une question sur le travail à remettre le lendemain.

L’heure tardive. Sa nature. J’ai accepté.

Ce que j’ai senti à l’autre bout, je ne l’avais pas anticipé : du désespoir. Pas de l’impuissance passagère. Du désespoir vrai — celui d’un étudiant qui ne sait plus par où prendre un problème, qui tourne en rond depuis des heures, et qui a fini par oser tendre la main à quelqu’un qui lui avait pourtant dit de ne pas le faire.

Ce soir-là, une question a surgi — pas une question sur le travail, pas une question sur l’outil qu’il utilisait :

Combien d’autres étudiants sont dans la même situation, et surtout combien de fois ce genre de situation arrive par session chez un étudiant ?


Des milliers d’outils, et pourtant

Les étudiants ont accès à des milliers d’outils numériques. Plateformes collaboratives, applications de prise de notes, gestionnaires de tâches, outils de visualisation, assistants d’écriture — l’offre est pléthorique, et pour la plupart, ces outils sont gratuits ou quasi-gratuits.

Alors pourquoi la question du soutien à l’apprentissage reste-t-elle aussi criante ?

La réponse, je crois, tient en une distinction simple mais radicale : la plupart de ces outils sont des conteneurs. Des espaces pour stocker, organiser, partager. De très bons tournevis, pour reprendre une image que j’aime. Mais des tournevis quand même.

Ce qu’il manque, ce n’est pas un meilleur tournevis. C’est un guide qui apprend à construire le meuble.


Le moment le plus douloureux

C’est le moment où l’étudiant est seul, face à une tâche qu’il n’arrive pas à faire avancer. Pas en classe, où on peut lever la main. Pas en équipe, où quelqu’un peut relancer la réflexion. Seul. À 22h. Devant une page blanche, un exercice qui résiste, un code qui ne compile pas, un plan de rédaction qui ne tient pas.

C’est dans ce moment-là — et nulle part ailleurs — que la tentation de tricher apparaît. Pas par paresse. Par désespoir de sortie.

L’étudiant ne cherche pas la réponse. Il cherche une sortie de l’inconfort. Et dans ce vide, tout ce qui lui tend la réponse toute faite — un ami, une plateforme, un assistant génératif — remplit exactement ce rôle. Pas parce que c’est utile à long terme. Parce que c’est disponible maintenant, quand ça fait mal.

Ce que nous avons collectivement omis de concevoir, c’est quelque chose qui soit disponible dans ce même moment — mais qui, au lieu de court-circuiter l’apprentissage, le rende navigable.


Être son propre ScrumMaster

Dans le cadre Scrum, le ScrumMaster n’est pas un chef. Il n’a pas de réponses à donner. Son rôle est plus précis — et plus puissant : identifier et enlever les bloquants qui empêchent l’équipe d’avancer. Il ne pense pas à la place des autres. Il leur dégage la route.

Ce soir-là sur Teams, j’ai réalisé que personne n’avait jamais appris à cet étudiant à faire ça pour lui-même. À localiser son bloquant. À le nommer. À agir en conséquence.

Et si on outillait les étudiants pour qu’ils deviennent leur propre ScrumMaster ?

Il y a quelque chose d’important à comprendre sur ce moment douloureux : ce n’est pas l’impasse elle-même qui est le problème. C’est l’absence de processus pour la traverser.

Un étudiant qui bloque ne manque pas nécessairement de connaissances. Il manque d’une méthode pour localiser précisément ce qu’il ne comprend pas. Et c’est une compétence qui ne s’acquiert pas naturellement — elle s’apprend, elle se pratique, elle se structure.

Le processus tient en quatre temps :

1. Formuler le problème — en une phrase, pas un nuage. Je n’arrive pas à rédiger mon introduction est différent de Je ne comprends pas ce qu’on attend de moi dans ce travail, qui est différent de Je ne sais pas ce qu’est une thèse. La formulation précise est déjà un acte cognitif.

2. Trier ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas — et c’est ici que le cœur du dispositif réside.

3. Agir selon la catégorie — chaque type d’incompréhension appelle une réponse différente.

4. Avancer ou appeler à l’aide — mais une aide ciblée, avec une question précise, pas un recours à une assistance qui pense à sa place.


Les trois catégories — et l’honnêteté qu’elles exigent

La deuxième étape — le tri — repose sur une distinction que les étudiants évitent souvent, parce qu’elle exige une forme d’honnêteté inconfortable. Mais c’est précisément cette honnêteté qui rend le processus actionnable.

Face à n’importe quel problème ou tâche, trois catégories existent :

CatégorieCe que ça signifieCe que l’étudiant fait ensuite
Ce que je sais faireJe l’ai compris et je peux l’appliquerJe commence par là — ça casse la paralysie
Ce que j’ai oublié ou ratéJ’y ai été exposé, mais ça ne m’a pas accrochéJe retourne à une ressource existante : notes, vidéo, pair
Ce dont je n’ai aucune idéeJe ne l’ai jamais rencontré ou vraiment comprisJ’ai besoin d’un humain — enseignant, tuteur

Ce tableau est simple. Presque trop simple. Mais sa force est exactement là.

La distinction entre la deuxième et la troisième catégorie est particulièrement importante : j’ai oublié et je n’ai jamais su ne sont pas le même problème. Les étudiants les vivent souvent comme une confusion identique — “je sais pas” — alors qu’ils appellent des réponses radicalement différentes. L’un se règle avec une ressource existante. L’autre nécessite un interlocuteur humain.

Et commencer par ce qu’on sait faire n’est pas une concession à la facilité. C’est une stratégie : ça rompt la paralysie, ça construit de l’élan, ça rappelle à l’étudiant qu’il n’est pas complètement démuni.


Et maintenant ?

Ce que nous cherchons à construire n’est pas une nouvelle application. Ce n’est pas un autre conteneur dans lequel les étudiants stockeraient leurs devoirs ou leurs notes de cours.

C’est un processus pédagogique numérisé — un compagnon de nuit, disponible dans le moment précis où l’impasse s’installe, qui pose les bonnes questions dans le bon ordre et qui guide vers une action concrète plutôt que vers un raccourci. La différence entre un outil qui remplace la pensée et un outil qui la structure est énorme. Elle est aussi, souvent, invisible à première vue.

Avant de coder quoi que ce soit, ce processus peut être testé dès demain matin avec un formulaire ou une feuille imprimée. Cinq étudiants, une vraie situation d’impasse, on observe. Est-ce que la formulation bloque ? Est-ce que les trois catégories font sens naturellement ? On saura en une semaine ce que trois mois de développement ne peuvent pas nous dire.

Ensuite, si le processus tient : j’ai commencé à développer une application dédiée au Scrum Antidouleur Étudiant — un assistant guidé en quatre étapes, sans IA qui génère du contenu, sans tuteur virtuel. Des questions qui forcent la pensée à devenir visible, exactement comme le Scrum Cours Quotidien le fait pour l’enseignant — mais du côté étudiant.

Elle rejoindra la Trousse pédagogique, ce laboratoire qui regroupe les outils issus de chacun de mes articles. Parce que chaque réflexion mérite, à terme, une forme concrète.