Devis fictif, programme du futur
Au mois de juin dernier, j’ai assisté à six conférences du 45e colloque annuel de l’AQPC à Drummondville, du 3 au 5 juin.
Si je devais résumer le colloque en une phrase : la majorité des enseignants du collégial ont intégré le fait que l’IA doit faire partie de leur quotidien pédagogique. On est loin du colloque de juin 2023, où la majorité pensait que l’IA allait nous remplacer. Et ça collait exactement avec le thème du colloque de cette année : L’audace.
Six fenêtres sur le même paysage
J’avais choisi ces six conférences avec un plan en tête. J’avais choisi ce qui m’interpellait, ce qui me semblait utile dans mon projet personnel de création du programme technique de demain. Depuis un moment déjà, je travaillais sur cette idée — j’en avais la structure, les intentions, les grandes lignes. Mais il me manquait les finitions, et une certaine légitimité que j’allais chercher dans ces salles de conférence.
Le 3 juin, 13h45 — Salon Rouge. Jean-Pierre Quirion, Jean-Philippe Hébert, Luc Boulanger et Marc Privé présentaient Comment développer la culture entrepreneuriale dans un programme d’études techniques. Ce qui m’a frappé, ce n’est pas la définition de l’entrepreneuriat — c’est cette formulation : l’entrepreneuriat crée des situations authentiques d’apprentissage qui donnent du sens aux travaux pédagogiques. Donner du sens. Pas ajouter une compétence de plus. Donner du sens à celles qui existent déjà.
Le 3 juin, 15h30. Yan Bourgeois et Michèle Dupuis, du Cégep de Drummondville — hôte du colloque —, présentaient Relier savoirs, savoir-faire et savoir-être dès la première session. Leur programme de Techniques de génie mécanique avait adopté l’approche par projets dès l’entrée. Trois leviers : des énoncés de travail typiques du milieu, le développement des savoir-être, et l’entretien personnalisé comme outil d’évaluation. Ce qui retenait mon attention : dès la première session. Pas après avoir posé les bases. Dès le départ, l’étudiant est traité comme un futur professionnel — pas comme un récipient à remplir.
Le 4 juin, 09h00 — BioTuteur. Edith Gruslin, Bruno Poellhuber et Katherine Poirier présentaient le bilan d’un tuteur intelligent déployé auprès de 300 étudiants dans des cours de biologie cellulaire. Ce projet — développé dans le cadre du projet LAVIA — combinait l’expertise en ingénierie logicielle et en sciences de l’éducation pour créer un outil fondé sur des pratiques éthiques et responsables, avec une base documentaire validée par les professeurs. La leçon : l’IA en éducation, ça fonctionne — quand elle est conçue rigoureusement, localement, par des humains qui connaissent leur discipline.
Le 4 juin, 10h45. Au Cégep de Sainte-Foy, une équipe de quatre personnes — Nancy Jolicoeur, Jérémie Cormier Tremblay, Sylvain Leclerc et Mylène Renaud — avait mené une enquête auprès de 3 150 étudiants sur leurs usages réels de l’intelligence artificielle générative. La voix étudiante pour penser les usages de l’IAg. Ce qui ressortait des données : les étudiants ne sont pas naïfs face à l’IA. Ils ont leurs propres zones d’inconfort. Leurs propres attentes en matière d’encadrement. Et un écart souvent important entre ce que les institutions craignent et ce que les étudiants vivent vraiment.
Le 4 juin, après-midi. Alexandra Roy et Karine Leblanc, du Cégep de l’Outaouais, présentaient Oser l’écologisation de la formation : récit d’une innovation pédagogique. Leur programme ? Le TGIL — Techniques de gestion et d’intervention en loisir. Elles avaient créé un cours intitulé Loisir écoresponsable, intégrant le développement durable comme compétence transversale. Les résultats après une première session : engagement accru, projets concrets, transfert vers des comportements écoresponsables. Et cette phrase, que j’ai retenue : favoriser l’émergence de citoyens responsables et acteurs de changement.
Le 4 juin, 15h30 — la dernière. Lucie Dubreucq et Daniel Plante, du Cégep Marie-Victorin, présentaient Apprendre à être humain… grâce à une machine. Dans les programmes centrés sur l’humain — soins, intervention, relation d’aide —, les étudiants doivent développer l’empathie et la nuance, mais ont rarement l’occasion de s’y exercer vraiment. Leur réponse : une simulation IA capable de reproduire l’hésitation, l’agacement, la vulnérabilité, l’imprévu émotionnel. La machine devient le seul endroit où il est enfin possible d’apprendre… à être plus humain.
Le paradoxe
On enseigne l’entrepreneuriat pour donner du sens à la technique. On intègre les savoir-être dès la première session pour former des professionnels complets. On écoute les étudiants pour comprendre leur rapport réel à l’IA. On crée des tuteurs intelligents responsables, conçus localement, par des humains qui maîtrisent leur domaine. On écologise la formation en loisir pour former des citoyens. Et on utilise une machine pour apprendre à être plus humain.
Six conférences. Six approches différentes. Un seul fil conducteur : on ne forme pas que des techniciens. On forme des personnes.
C’est exactement l’initiative de ma démarche : si on créait un programme qui assumait ça ouvertement ?
Pas un programme qui glisse quelques heures de développement personnel entre deux cours de technique. Un programme dont la colonne vertébrale serait précisément cette ambition : former des personnes capables de créer dans le monde numérique, de le comprendre en profondeur, de l’orienter — et de vivre avec mesure.
Une conviction de longue date
Depuis le début de la démocratisation des outils de l’IA, je suis persuadé que l’arrivée de l’IA n’est pas un changement. C’est une révolution. Et face à une révolution, la pédagogie des silos — ma discipline, mon cours, mes étudiants — n’est plus une posture défendable. C’est une impasse.
J’ai toujours aimé les collaborations interdisciplinaires. Mais pendant longtemps, c’était un souhait. Une préférence personnelle. Aujourd’hui, c’est une nécessité.
À suivre !